La nuit était belle, quoique chaude. Bercée par le roulis de la jonque, Jeanne dormait comme une bienheureuse au dessus de toutes les couvertures et Lise, allongée à côté d’elle, était sur le point de la rejoindre dans les bras de Morphée quand sa radio se mit à crépiter…
Shrrrise… krrriiii shhrrrr…
La jeune femme sortit de sa somnolence en sursaut pour éteindre son poste avant que les crissements désagréables ne réveillent la petite… Mais un mot la retint in extremis.
Shhhhrrrrrrest Deckard… krriiiirrri
Dans le doute, elle baissa le son autant que possible et tenta de régler la fréquence au mieux jusqu’à ce qu’elle entende distinctement la voix essoufflée du guerrier.
- Lise tu es làShhhrrrr
Elle reconnut la voix de Deckard sans aucun doute possible mais le sifflement inquiétant qui l’accompagnait et l’impression de l’entendre dérailler n’était pas de bon augure… Elle répondit en chuchotant pour ne pas réveiller sa fille :
- Oui, je t’entends…
- Cette fois c’est la bonne Lise… J’vais crever…
- Mais non voyons ! Tu m’as déjà dit ça y a deux semaines et ils ne t’ont pas eu pour autant ! Tu es blessé ?
Ses mots furent ponctués d’une grimace silencieuse qui appréhendait déjà la réponse… Un mauvais pressentiment sans doute… Le jeune homme articula lentement :
- Non miss… Cette fois c’est sérieux : j’ai déconné avec la red bullkeuf keuf keuf
La toux qui le prit sonnait presque comme un glas dans la radio et la jeune Maman sentit son cœur se serrer.
- …
Il reprit avec difficulté quand il se fut calmé :
- On a failli l’avoir, Lise… J’avais Catherine dans mon angle de tir… keuf ! Et je l’ai foiré comme une merde… keuf keuf keuf ! Mais ça fait plusieurs fois que j’bouffe cette saloperie de red bull… et j’crois qu’cette fois, elle aura raison de moi… keuf keuf *raclement de gorge et crachas*
Lise ne savait plus quoi répondre… Elle l’imaginait assez bien couché quelque part dans le désert, crachant du sang, sa main valide accrochée à la radio comme un naufragé s’accroche à un bout de bois… Elle n’avait aucune idée d’où il pouvait être et de toute façon, elle n’était pas médecin. Elle lui aurait volontiers posé tout un tas de questions mais il avait l’air trop mal en point pour lui répondre.
- Tu veux que je réveille Gros Radin ? Il pourra peut-être faire quelque chose pour toi ?
- Laisse tomber miss… J’en ai plus pour longtemps… et j’ai pas envie d’parler à un toubib maintenant…
Une nouvelle quinte de toux arracha l’oreille de la jeune femme et Jeanne commençait à s’agiter dans son lit… Elle ne tarderait pas à se réveiller tout à fait, mais Lise ne pouvait décemment pas éteindre la radio maintenant… D’ailleurs, elle n’en avait pas envie…
- Lise, j’voulais juste te dire… que je t’aime… que j’voudrais que tu prennes soin de Jeanne… keuf… et que tu lui parles de moi de temps en temps… keuf keuf !
Lise écoutait attentivement, en silence, mais la voix cassée de son papa et les multiples quintes de toux finirent pas faire pleure la petite fille pour de bons…
- Attends, il faut que je m’occupe d’elle. Je reviens tout de suite…
Les larmes aux yeux, Lise abandonna pour un moment son poste de radio et vînt prendre Jeanne dans ses bras en lui murmurant des paroles apaisantes, puis elle l’amena près du vieux combinés…
- Tu entends Jeanne ? C’est ton papa… Il ne va pas très bien… Tu ne veux pas lui dire quelque chose ?
Les yeux encore bien humides, comme en échos de ceux de sa maman, la fillette regarda le poste un peu sceptique. D'une toute petite voix, elle répondit juste :
- Maman ? Sommeil…
- Je crois qu’elle est un peu fatiguée… Je…
Elle ne voyait plus quoi ajouter qui ne reste pas coincé dans sa gorge par l’émotion. Elle connaissait les mots qu’il aurait certainement voulu entendre… Mais malgré tout, elle ne se sentait pas capable de les lui dire car elle savait qu’ils ne seraient pas sincères. Pourtant, elle avait beaucoup d’affection pour lui… Il lui avait donné plus qu’aucun autre homme… Mais c’était impossible… Deckard ne disait plus rien non plus… Sans doute était-il touché lui aussi… A moins que… Non… Elle ne voulait pas y penser… Alors tout doucement, d’abord en fredonnant, puis de plus en plus fort, elle se mit à chanter la berceuse qu’avait composé Nanar le Rouge pour Jeanne… Une berceuse qui avait toujours su calmer la fillette… Et Lise espérait que ce soir, elle apaiserait aussi le cœur de son père… Et Jeanne l'écouta sans un mot, le visage grave et consciente que ce n'était pas la même chanson que d'habitude dans la bouche de sa mère.
Mais Deckard ne répondit pas… Et bientôt le sifflement régulier qui marquait sa respiration s’arrêta tout à fait… et à jamais…